Biographie
Le chemin, dans l'ordre où il s'est présenté
De la vallée de Darkhad à mon cabinet: quarante ans, trois maîtres, un tambour et beaucoup de doutes.
L'appel
Une fièvre de trois semaines, en février 1989
J'avais onze ans. Je suis tombée malade au retour d'un déplacement de troupeau, sans cause que le dispensaire d'Ulaan-Uul ait su nommer. Ma grand-mère Tsendmaa n'a pas discuté : elle a dit à mes parents que ce n'était pas une maladie, mais une convocation. Chez nous, on appelle cela l'ongod orokh — quand les esprits frappent à la porte d'un enfant.
Ma mère a résisté deux ans. Elle voulait pour moi l'école de Mörön, un travail à la ville, une vie sans tambour. Je lui donne raison, encore aujourd'hui : cette vie-là est plus simple. La fièvre est revenue chaque hiver jusqu'à ce que l'apprentissage commence.
Timeline
Les étapes
Un apprentissage chamanique ne se compte pas en diplômes mais en saisons passées auprès de quelqu'un. Voici les miennes.
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1991 – 1998 · Khövsgöl
Sept ans auprès de Tsendmaa
Ma grand-mère m'apprend d'abord ce qui n'a rien de spectaculaire : reconnaître trente-deux plantes, tenir le silence une journée entière, préparer le lait et le feu, écouter quelqu'un sans l'interrompre. Le tambour ne vient qu'en cinquième année. Elle répétait qu'un chamane pressé est un chamane dangereux.
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1999 – 2002 · Vallée de Tsagaannuur
L'apprentissage auprès de Baatar-guai
Après la mort de ma grand-mère, je pars trois ans chez un aîné tsaatan, éleveur de rennes, qui pratique une forme plus rude et plus solitaire. C'est avec lui que j'apprends le voyage, l'orientation dans les mondes, et surtout comment revenir. Il m'a mise dehors deux fois. J'y suis retournée deux fois.
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2003 · Oulan-Bator
La reconnaissance et le nom
Je reçois le titre d'udgan lors d'un rituel de trois jours, en présence de six aînés. Cette même année, je travaille six mois à l'hôpital psychiatrique de la capitale, comme accompagnante bénévole. Cette expérience a durablement borné ma pratique : j'ai vu ce que le chamanisme peut faire, et ce qu'il ne doit jamais prétendre remplacer.
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2004 – 2006 · Sibérie, Népal, Laponie
Les voyages de comparaison
Deux années à rencontrer d'autres traditions : bouriates au bord du Baïkal, jhankri de la vallée de Katmandou, noaidi sames à Kautokeino. J'y ai trouvé les mêmes gestes sous d'autres noms — et la certitude qu'aucune tradition ne détient à elle seule la carte du territoire.
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2006 · Lyon
L'installation en France
Je suis venue pour six mois, à l'invitation d'une association d'ethnomusicologie. J'y suis restée. Le premier cabinet tenait dans une pièce de quinze mètres carrés à la Croix-Rousse, avec un tapis, deux coussins et le tambour de ma grand-mère.
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2014 · Ardèche
Les premières retraites saisonnières
Quatre rassemblements par an sur un terrain près de Vallon-Pont-d'Arc, aux équinoxes et aux solstices. Douze à vingt personnes, trois jours, sans téléphone. C'est devenu le cœur de mon travail collectif.
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Depuis 2019
Transmettre à mon tour
J'accompagne aujourd'hui quatre personnes en apprentissage long, dont deux Mongoles de la diaspora. Je publie aussi les chants de ma lignée, avec l'accord des familles, pour qu'ils ne disparaissent pas avec nous.
Un chamane ne guérit personne. Il tient la porte, le temps que vous la traversiez.
Tsendmaa, ma grand-mère — 1994
Ma lignée
Darkhad, par les femmes
Ma lignée se transmet par les femmes depuis au moins cinq générations documentées : Tsendmaa, sa mère Oyuun, sa grand-mère Sürenkhorloo, et avant elles deux noms que nous ne connaissons plus que par le chant d'ouverture. La période socialiste a coûté beaucoup à cette mémoire ; entre 1930 et 1990, la pratique était interdite et s'est poursuivie dans les campements, à voix basse.
Ce que je porte est donc lacunaire, et je le dis. Une partie des gestes a été reconstituée par ma grand-mère à partir de ce qu'elle avait vu enfant. Je préfère une transmission honnête sur ses trous à une reconstitution qui se prétendrait intacte.
Le Tambour Hérité
Ma vision
Le chamanisme aujourd'hui, ici
On me demande souvent si une pratique née dans la steppe a encore un sens dans une ville de six cent mille habitants. Je crois que oui, à condition de ne pas jouer la carte postale. Je ne demande à personne de croire aux esprits. Je demande une chose plus modeste : accepter, une heure durant, de ne pas tout comprendre.
Le chamanisme n'est pas une religion, il ne demande aucune conversion et n'entre en concurrence avec aucune foi. C'est une technique très ancienne de mise en relation — avec les vivants, les morts, le paysage, et les parties de soi qu'on a laissées en route. Il fonctionne par le corps, le rythme et l'attention, pas par l'adhésion.